L’avant-veille de Noël

Par Monique – Au salon, la distinguée maîtresse du lieu, la très honorable horloge du centenaire dernier, exerçait à sa guise, le plus lentement possible, son droit de sonner les heures. À l’inverse de la course du temps, elle s’appliquait à n’avancer son pas que par le millième de chacune de ses lancinantes secondes. La résonance de son tic-tac grincheux n’atteignait aucun fil d’arrivée.

Depuis plusieurs heures, la pluie tombait dru ; elle s’exhibait sans élégance dans la raideur d’un jet glacial… Julien, adossé au mur dans le coin de sa chambre, découpait de longues oreilles de chien à coller sur une page blanche. Il venait précisément de choisir le type d’animal que son désormais passe-temps allait définir. Son livre illustré de chiens de tous genres le fascinait. Avec patience et minutie, il décrivait en tableaux comparatifs tous les éléments et caractéristiques des bêtes représentées, en les comparant entre elles. Raphaël, son frère cadet, s’attardait nonchalamment à compter ses billes à répétition, en les répertoriant par formes et couleurs.

Pour les enfants, le temps ne se justifiait pas à autant mettre en valeur la lenteur de sa durée. Nous entendions tous ce silence pénétrer la maison en attente du retour de quelque chose de tangible : la neige ! Il était reconnu dans les chaumières que seule la neige avait un pouvoir de persuasion au bonheur. Les enfants transcendaient habituellement cette vitrine autour d’eux… Quand ils lâcheraient leur fou, nous saurions prédire qu’une tempête allait bientôt arriver…

Le décorum emprunté au passé valorisait son omniprésence à toute la maisonnée. Le sapin était éblouissant, certes, avec ou sans lumières. Il égayait tellement les cœurs de tout imaginaire, de tout univers, que les parures d’antan à elles seules fabriquaient aisément toutes légendes de Noël, même les plus saugrenues !

Un essoufflement d’odeurs de beignes gênait les ardeurs à terminer de les glacer cérémonieusement. Toute activité avait l’air figée dans une glaçure empruntée à l’inaction. On voulait, mais on ne pouvait pas, ou peut-être, pouvions-nous, mais ne voulions pas ! Voilà ce qui se dessinait dans cette agonie du temps…

Allait-on enfin le voir arriver pour vrai ce généreux boulimique ? Les efforts à gratter pour dégager la neige de la cheminée extérieure avaient été anéantis par la garantie du fabricant de pluie… comment parcourir, sous des clous autant de kilomètres en traîneau, pour n’offrir du sac à cadeaux, qu’un objet complètement détrempé, peut-être devenu inutilisable et sans valeur depuis trop de jours ?

Puis, un son volé à la musique des Fêtes s’était emballé vigoureusement au salon pendant quelques secondes ! Il était bien trop tôt, percevait-on dans l’air ! Personne ne voulait l’entendre ! Taisez-vous donc, vous, le mauvais discernement !

La fenêtre se mirait à sa propreté, lavée tant et tant de fois par la pluie. Un simple regard au-dehors rapatriait déceptions et tristesse au-dedans. Une vieille a veillé… comme la mort à l’agonie. Aucun Noël sans neige ne pourrait gratifier l’approbation à la fête. Les traîneaux, les pelles, les raquettes, les bonshommes à nez de carotte et foulard au cou, les bordées de huit pieds… rien de tout cela ne s’était encore inscrit à la liste du calendrier d’hiver. S’être trompé de saison suffirait à avancer l’heure de l’horloge, manifestement blasée d’être surveillée sans ménagement depuis des heures.

Une goutte d’eau s’était aventurée au centre de la vitre pleine de larmes d’enfants. Je la voyais se noyer au sillon des globules glissant le coulis de leur peine à la bordure de la fenêtre. Plus rien ne séparait le vrai du faux… tout était sombre et morbide. Quelle nuit aussi austère aurait pu choisir une avant-veille de Noël pareille ! Où était-il donc ce temps incomplet, qu’on ne pouvait se partager qu’à demi ? Au cœur de la journée, les enfants continuaient de rêver à ce passé récent où ils avaient souhaité obtenir des étrennes de leur choix. Ils visualisaient le futur rapproché de la nuit enchantée, où l’éventail des surprises se formaliserait devant eux. Les articles dans les pages du catalogue n’avaient plus de couleurs depuis que trop de petits doigts de convoitise y avaient soulevé des passions et fait résonner des moteurs ! De rêves à souhaits en passant par l’idolâtrie et les émotions, le fortuné bagage de l’enfance se retrouvait sous le sapin, entre l’âne, le bœuf et le petit Jésus.

Mille fois, était-on revenu à la fenêtre pour reconsidérer ce cadre familier des dernières semaines que pluie, pluie et encore pluie abondante entretenaient. Avait-on fait chavirer la planète pour que nos narines ne puissent respirer à jamais ce froid parfum alors que devraient tant rougir nos pommettes dans une tempête du siècle, à la date se rapprochant de cette fin d’année ?

Pendant que se renversait un espace inacceptable dans le temps, une apparition soudaine semblait vouloir se pétrir au-delà des montagnes… Serait-ce enfin un peu d’espoir sur terre ? Les empreintes laissées au sol reluisaient en revernissant la couenne mouillée au-dehors. Pourrait-on reconnaître un quelconque épisode de ma dernière sortie ? Mes souliers avaient agrandi les flaques d’eau ; une ligne d’horizon s’était endurcie sur le dessus du puits givré de mes traces de pas. Quelle était donc cette transparence gélatineuse solidifiée de froid que je reconnaissais dans la cour ? Était-ce la présence du vent qui souffle le rideau d’un mince écran de givre ?

Oui, oui et oui ! La neige arrive de très loin comme une inconnue, une survenante des grands chemins ! Le ciel se granule à l’infini au rayon du bonheur. Vite, tout le monde dehors pour accueillir et éclairer, de nos rires et sourires, ce firmament s’étoilant d’une pluie de flocons. Il neige enfin !

Quelle frénésie au milieu d’une vitre, une goutte d’eau se quantifiant d’une épaisseur marbrée de givre, ne peut-elle pas susciter dans le cœur des enfants témoins du temps à venir ? Julien et Raphaël disparaissent emmitoufler dans leur épaisseur de la tête aux pieds !

… Le carnaval va commencer…

Author: maryberluecie

Blogue d'une famille loufoque, amusante, attachante et divertissante, situé dans les Bois-Francs.

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